Décryptage : PokémonGo. « Le jeu rend visible des comportements, des pratiques »

Avant de rire en voyant des joueurs de Pokémongo à l’oeuvre, lisez cette analyse….lesjeu n’a pas tout bon mais présente surtout au contraire des point positifs incontestables.

Olivier Mauco, concepteur de jeux vidéos et professeur à Sciences Po, décrypte l’arrivée du phénomène PokémonGo sur les smartphones, et ce qu’il en dit de la société.

Propos recueillis par Paul LORGERIE.

Comment analysez-vous ce phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur ?

Google se trouve derrière cette application. Cela aide énormément en terme de visibilité. La marque Pokémon fait également partie de la culture populaire et est pratiquée par toute une génération depuis vingt ans maintenant. Il y a également l’aspect découverte des fonctionnalités du smartphone.

Tout le monde en a un, mais personne n’utilise vraiment la réalité augmentée, qui est assez drôle. C’est un jeu qui regroupe une multiplicité de critères. La partie exploration, collection, découverte, rencontre. Cela répond au moins à trois des quatre piliers du jeu vidéo.

Et d’un point de vue sociologique ?

Ce qui est intéressant c’est la partie réexploration de la mobilité. Notamment, la réappropriation de l’espace urbain. Une fois sorti des grandes villes, il n’y a plus grand-chose à exploiter pour le jeu.

Ensuite, pour ceux qui ont un déplacement fonctionnel, qui utilisent les transports par exemple, ça permet aussi de passer le temps. Il y a une manière de donner un petit sens à ses déplacements.

Pensez-vous qu’il puisse y avoir un renouvellement dans la façon de percevoir la ville ?

Absolument pas. Dans la mesure où les infrastructures sont présentes. Le jeu rend visible des comportements, des pratiques. Les gens se déplacent beaucoup, reviennent à la marche.

La chose intéressante est que les gens se rencontrent grâce au jeu, ils échangent. Car malgré tout, lorsque l’on joue, on a un intérêt commun. Cela donne du sens, aussi futile qu’il soit, au déplacement, à la rencontre.

C’est un nouveau moyen de rencontre ?

Ce qui est chouette, c’est que c’est un moyen de discussion. Comme le beau temps, la pluie. Les gens essaient pour voir et échangent car il y a un sentiment d’appartenance. C’est toujours la grosse question du vivre ensemble. Cela montre qu’il y a une appétence derrière. Comme dans les fêtes, où les gens ont envie d’être ensemble.

Ce sont généralement des moments extraordinaires qui font ça, comme la Coupe du monde. Mais dans le quotidien c’est plus compliqué. On a moins l’habitude de parler à son voisin de tram de bus…

 Est-ce une bonne chose ?

Bien sûr. C’est mieux que le vide, dirons-nous. Mais le fait est qu’un succès comme celui-ci pointe qu’il y a une carence ailleurs. Du politique, de la capacité à rassembler, par exemple.

Ce phénomène de masse pointe donc une déficience politique ?

Oui, et nous sommes aussi dans une période lourde et complexe. Les gens ont besoin de se rassembler. Les jeux vidéos ont généralement le mauvais rôle. Ils font passer le temps au sens classique du terme. Mais on reste des animaux sociaux malgré tout.

Le djihadisme, PokémonGo, deux sujets d’actualité bien distincts qui font pourtant la Une des journaux.

C’est une représentation des extrêmes de la société contemporaine. La violence d’un côté, le divertissement de l’autre. C’est ce qui est fascinant.

Avec PokémonGo, les gens retournent dans un espace qui leur avait été interdit par la peur. Comme on l’a vu après le 13 novembre. Je ne peux pas trop en parler avec les autres pays. Mais il y a définitivement une volonté de sortir de ces antagonismes rampants.

Comment percevez-vous cette récupération du jeu par la politique, l’humanitaire ?

Cela montre les fractures de public et de réalité du monde. On a des ados et adultes qui chassent le Pokémon d’un côté et de l’autre des gamins qui souffrent. Les mettre en face à face, ça interpelle.

Après, concernant la classe politique française… C’est logique. C’est un phénomène global, mondialement médiatisé. Dans le milieu dont on parle, il faut se greffer à l’actualité. Suffisamment pour faire parler de vous et faire un retour sur la réalité. Mais ils sont toujours un peu déconnectés et ne comprennent de toute façon pas le phénomène numérique.

Mais, dans un sens, la ministre de la famille, Laurence Rossignol, lorsqu’elle moquait les joueurs, avait raison. En disant ironiquement « c’est chouette que les gens se rassemblent ». Oui, les gens se rassemblent, et malheureusement, ce n’est pas pour ce que vous faites.

Pensez-vous qu’il y aura un impact sur la société et le quotidien ?

Je pense que cela restera dans la sphère économico-digitale. On est sur un terrain de jeu global, Google Earth remaniée. Mais le jeu donne un regard différent sur la réalité. Et fondamentalement PokémonGo, c’est cool, mais ça ne sert à rien. Ce n’est pas un outil de mobilisation, même si les technologies pourraient le permettre. Il n’y aura pas d‘impact profond parce que les joueurs de Pokémon existaient déjà, et ils continuent à faire leur petite vie.

Pensez-vous qu’il pourrait y avoir un entrecroisement du numérique et de la réalité ?

Il n’y a pas d’opposition entre numérique et vie réelle. On le voit dans le monde du travail, dans la régulation des transports, partout. L’insertion est là. Après, on aborde plus la capacité de l’individu à interagir avec son environnement. Il y a ce fantasme global de l’individu capable de tout réguler.

Sauf que dans la vraie vie, il y a plusieurs rapports de forces et plateformes. Cela redessine les cartes de pouvoir par contre et pas seulement pour les citoyens.

Dans quel sens ?

Les géants du net sont des entreprises privées dont le seul but est de faire de l’argent. Ils ont une réelle puissance de collecte de données et d’analyse des comportements cognitifs. Cela introduit des pratiques et manières de faire qui ne sont pas forcément en adéquation avec les découpages territoriaux et politiques.

On le voit sur les questions de fiscalité d’un Google ou d’Amazon. Ou sur les questions du droit à l’image, sur la socialisation via Facebook. On fait le grand dam des jeunes qui se font embrigader en trois semaines sur ce réseau social par les djihadistes. La question n’est pas là, derrière il y a des sujets plus profonds avec des mises en relation différentes par rapport à avant.

PokémonGo contribuerait alors à cette analyse des comportements ?

Oui, ça traque tout. Je pense que c’est très bien pour ces entreprises. Pour voir les déplacements, cartographier le territoire. Il ne faut pas oublier que le mec qui a fait PokémonGo est celui qui a créé Google Earth. C’est pour cela que c’est puissant. C’est un jeu qui a mis dix, voire vingt ans à se faire.

Un constat paradoxal, donc. Un bienfait social d’un côté, et l’augmentation de la surveillance des personnes par des entreprises privées de l’autre.

Oui, cela permet de notamment faire du placement de produit. Et peut-être qu’un jour les gens feront du placement politique. C’est pour cela que les pouvoirs publics réagissent de manière épidermique. Inconsciemment, ils se font doubler. Ils n’ont plus le monopole du déplacement des gens, du vivre ensemble. Et ça, ça les rend dingue.

Jouez-vous à PokémonGo ?

J’ai commencé à jouer avant que l’application ne soit disponible. Étant chef de produit d’une boîte de jeu vidéo, The Good Drive, fatalement, tous mes collègues sont dessus. Il y a un côté assez fascinant. Le rythme est bon, il y a énormément de choses à faire, surtout dans les grandes villes et le jeu est assez bien dosé pour que l’on ne s’ennuie pas. Et le gameplay et intuitif. Marcher, appuyer sur un bouton pour lancer une pokéball, tout le monde peut le faire ! Après, cela reste un jeu de collection. La partie de combat est ratée et je pense que la prochaine étape à développer est que les joueurs puissent faire des combats entre eux.

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